Ce document est le produit d'un travail de recherche élaboré en Mai 1983 par trois psychologues titulaires de la Fonction Publique Hospitalière sous le titre :
Nous avons décidé de le publier, ici, tel qu'il a été écrit en 1983 car nous pensons qu'il était à l'avant garde des aspects législatifs et réglementaires qui suivirent (formation universitaire des psychologues, Loi de 1985 relative au Titre de Psychologue, Statut Général de la Fonction Publique (juillet 1983 et janvier 1986), Lois portant réforme hospitalière (1991, 2002), etc...).
Nous considérons que la démarche de ce projet est toujours aussi pertinente de nos jours. En effet, si aujourd'hui les psychologues des hôpitaux publics sont enfin soumis à un véritable Statut particulier (1991), leur situation et celle de la Psychologie, n'ont guère évolué au sein de l'institution "Santé publique".
NOTE : en ce qui concerne " les fondements juridiques ", nous rajouterons (en rouge) une "mise à jour" :
L'intention des rédacteurs de ce projet de Département de Psychologie est de mettre en évidence le fait que la Psychologie n'a encore jamais été utilisée, en milieu hospitalier, au mieux de ses possibilités.
Cette réalité nous a conduit à démontrer que les bonnes intentions ne suffisaient pas à la rendre plus efficiente, si elles ne s'accompagnaient de conditions structurelles spécifiques.
Les résistances à la pratique de la Psychologie font fréquemment référence à sa prétendue " absence d'efficacité ".
Notre propos n'est pas ici d'ouvrir une polémique sur le fond, bien que cette question importante ne puisse être négligée ; il faut préciser cependant, que si cette efficacité est liée à des facteurs internes à la Psychologie elle-même, elle ne peut par ailleurs être détachée des conditions dans lesquelles les usagers potentiels peuvent accéder à ses services.
La présence de psychologues dans l'hôpital ne suffit pas, à elle seule, à permettre leur intervention.
Celle-ci n'est possible :
Le phénomène de sous-emploi de la Psychologie est dû pour une grande part, à un processus structurel d'allégeance de celle-ci à des pratiques qui lui sont étrangères.
En effet, deux pratiques ne peuvent se développer harmonieusement dans un champ de savoir qui se veut unique.
Les psychologues ne peuvent admettre de continuer à véhiculer une pratique tronquée, trop souvent réduite à des caricatures.
Reprocher à la Psychologie une prétendue " absence d'efficacité " n'aura qu'une fonction de résistance tant que la Psychologie ne pourra trouver des conditions réelles d'exercice.
Or celles-ci n'existeront que si les responsables administratifs et les professionnels de la santé prennent conscience du rôle qu'ils ont eux aussi à jouer, dans la réalisation de ces conditions, sinon en les acceptant, du moins en ne s'y opposant pas.
Par là même, les usagers auront accès à un service psychologique auquel ils ont droit légitimement.
Encore faut-il définir clairement le cadre institutionnel dans lequel ce service peut devenir efficient et ceci appartient aux psychologues eux-mêmes.
La connaissance que le psychologue a de sa spécificité induit sa démarche. Il doit, tout d'abord, continuer son effort de précision de son champ de pratique, afin de pouvoir être interpellé clairement et "qu'il puisse dire ce qu'il fait pour pouvoir faire ce qu'il dit".
Ce n'est que l'expression très poussée de sa spécificité qui permettra l'émergence de sa différence, seule garante d'une pratique authentique.
La spécificité de la Psychologie est en général aisément perceptible lorsqu'elle est confrontée aux pratiques de la santé, on ne peut cependant nier que sa différenciation devienne problématique dans le contexte actuel, lorsqu'il s'agit de ses rapports avec la Psychiatrie.
Psychiatres et psychologues interviennent souvent dans les mêmes lieux et sur les mêmes personnes, mais ce n'est pas avec les mêmes intentions, ni les mêmes outils.
L'objet de la pratique du psychologue n'a jamais été et ne sera jamais la maladie en tant que telle, fut-elle mentale.
Le rôle du psychiatre est de soigner la maladie (cf. Code de la Santé Publique), celui du psychologue de faire un inventaire des particularités du rapport que l'être souffrant entretient avec lui-même et son milieu. Son but est de lui faciliter l'utilisation de ces particularités dans la lutte contre sa souffrance.
Si ces champs se rejoignent parfois, ils ne se recouvrent jamais.
Percevoir et renforcer les différences, au lieu de chercher à les réduire, permettrait une pluri-disciplinarité des praticiens conduisant l'usager à un abandon plus rapide de sa souffrance, de sa dépendance.
Si la Psychiatrie ne se justifie, et ne doit se justifier que par rapport à la maladie mentale, il n'en va pas de même pour la Psychologie.
La dimension psychologique des problèmes qui se posent à un individu, sans qu'il puisse les résoudre seul, n'implique pas forcément la notion de maladie. Elle renvoie plus souvent à celle de tolérance individuelle à pouvoir faire face aux difficultés relationnelles.
Maintenir les conditions actuelles de pratique de la Psychologie retarde l'émergence des différences, et oblige le sujet demandeur à médicaliser obligatoirement ce qui pourrait ne pas l'être.
La mise en place d'un outil spécifique aux psychologues devient la condition impérative d'une pratique réelle et généralisée de la Psychologie.
Cet outil, au plus simple, peut se réduire à un lieu le lieu juridique de la responsabilité, sans laquelle toute spécificité n'est que vain discours.
Il n'existe pas d'autres moyens de développer dans la structure hospitalière la Psychologie à laquelle elle a droit.
On ne peut, en même temps revendiquer la dimension psychologique de l'individu hospitalisé et empêcher la réelle pratique de la Psychologie elle-même. ( ce texte écrit en 1983 était à l'avant garde des Lois portant Réforme Hospitalière de 1991 et 2002)
Au même titre, les psychologues ne peuvent revendiquer une pratique responsable et dans le même temps, refuser la réalité du lieu de cette responsabilité. Celle-ci passe par la matérialité des structures, par la gestion et ses impératifs, la règle et ses limites.
Les risques ne sont pas dans les intentions, mais dans l'action. Pour être authentique et généralisable, la pratique de la Psychologie ne peut faire l'économie de la réalité institutionnelle.
Cette volonté d'une indispensable responsabilité juridique ne doit pas être confondue avec " un désir de nantis, de s'enrichir encore plus " !
Un tel argument, trop entendu, ne tient pas, car ce principe de responsabilité juridique rejoint l'essentiel de ce qui fonde la pratique psychologique : la distinction entre la notion d'objet et celle de sujet, clef de voûte de cette pratique.
Elle repose tout entière sur la capacité du psychologue à distinguer le sujet de l'objet, souffrant ou non. Pour ce faire il n'a que deux solutions :
S'il est encore possible, pour le praticien, d'avoir des doutes sur la gravité d'une telle interrogation, l'usager lui, n'en a aucun. La persistance de son état de dépendance et de souffrance, nous renseigne précisément sur l'incapacité du psychologue à lui montrer comment être le sujet indépendant qu'il ne peut être lui-même.
Une Psychologie sous influence ne pourra jamais dire et faire les mêmes choses qu'une Psychologie juridiquement responsable. Cette responsabilité s'inscrit nécessairement dans les limites de la réalité ; une pratique psychologique ne peut se concevoir qu'à cette condition.
Ce projet de Département de Psychologie a donc pour ambition de développer l'émergence de la spécificité d'une pratique psychologique dans la structure hospitalière.
Trois intentions président à sa création :
Une telle création ouvrirait au niveau des pratiques de santé, de vastes horizons dont la prévention est l'un des plus fondamentaux.
De plus, l'histoire nous oblige à constater que durant ces trente dernières années, la Psychologie a imprégné la société de ses découvertes les plus fondamentales, au point de modifier non seulement notre vision du comportement et de ses finalités, mais aussi notre appréhension de l'évolution de l'être humain.
Dès l'avènement de la Psychologie, la tentation de la réduire à un comportementalisme ustensilitaire s'est fait jour. Le risque est réel et permanent de rationaliser les concepts et les méthodes de la Psychologie, de les pervertir et les utiliser à des fins contraires aux libertés. Les exemples intolérables ne manquent pas depuis plusieurs décennies, dans le monde entier (cf. "Psychologie et libertés". Congrès d'Arles 1981. P.U.F.)
En créant un Département de Psychologie où seraient rassemblés leurs pratiques et leurs critiques, leurs recherches et leurs évolutions, ceci en un lieu unifié, repéré et repérable par tous, les psychologues cliniciens entendent faire savoir que la Psychologie n'échappe pas aux contingences sociales dans lesquelles s'inscrit sa pratique; que la Psychologie n'est pas neutre.
En effet, oublier ces facteurs, c'est participer aux risques de perversion de la Psychologie. Nul savoir n'est innocent, tenter de réduire la Psychologie à un "savoir de salons" ne peut modifier cette vérité.
Nul n'a le droit, aujourd'hui de faire de la Psychologie comme M. Jourdain faisait de la prose... sans le savoir. (Ceci fut écrit en 1983, avant la Loi protégeant le Titre de Psychologue de 1985 ! )
Les psychologues des hôpitaux doivent faire preuve de la plus extrême vigilance à l'égard des conditions sociales du développement de leur savoir et de ses applications; le Département de Psychologie peut, dès lors, participer à ce contrôle.
Le choix doit se faire entre une Psychologie qui asservit et une Psychologie qui libère.
La psycho-technologie, sous toutes ses formes, déclarées ou non, est à terme la fin de la Psychologie et sa métamorphose en un ensemble de pratiques associées à d'autres pratiques totalitaires dont nous savons qu'elles ne manquent pas.
Nous voyons combien les psychologues doivent être responsables et vigilants, mais surtout combien les conditions de leur pratique doivent être claires ; ceci d'autant plus que le nombre de services rendus par les psychologues augmente très rapidement, notamment en matière de prévention.
Leur profession évolue, leurs relations avec les autres professions de santé doivent aussi évoluer et se clarifier.
Augmenter les différences c'est ouvrir l'éventail des capacités authentiques de chacune des professions de santé , et offrir toujours plus de réponses diversifiées aux interrogations multiples que posent les usagers quant aux besoins profonds de l'individu.
Le Département de Psychologie implique l'autonomisation de la Psychologie qui, seule, peut assurer l'efficacité de sa pratique. Il faut le dire, cette nécessaire indépendance n'est pas un appel aux délices présumés d'un quelconque pouvoir qui serait à disputer à d'autres (ce à quoi certains voudraient la réduire) mais bel et bien l'assurance d'une pratique pertinente, seule garante de l'indépendance des usagers et de leur droit à s'adresser directement à elle.
Ce projet de création d'un Département de Psychologie au Centre Hospitalier Général d'Arles, est né de la perception de l'urgence d'un nécessaire changement.
Le Département de Psychologie en serait l'expression la plus réaliste.